Liberté de conscience en Belgique
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La liberté d’expression et les religions : conférence-débat à la Chapelle pour l’Europe

19 avril 2015 | Posté par Thibaut dans la catégorie Actualités

La Chapelle pour l’Europe a organisé le 31 mars dernier une conférence-débat sur le thème « la liberté d’expression et les religions », animée par Christian Laporte, journaliste à la Libre Belgique. Plus d’une centaine de personnes y ont assisté.

Le Grand rabbin Albert Guigui a ouvert la soirée en évoquant avec nostalgie sa jeunesse passée au Maroc, où il a connu un véritable « vivre-ensemble » harmonieux entres les communautés juive, musulmane et chrétienne. Il a raconté comment leurs voisins musulmans aidaient sa famille à maintes occasions, dans le respect de leurs différences.

Il a ensuite parlé des attentats de Paris de janvier dernier en distinguant deux formes d’éthique :

  • L’éthique de conviction, qui pousse une personne à suivre ses propres valeurs, quelles qu’en soient les conséquences ; par exemple, une personne convaincue de l’importance de la liberté d’expression, ne sera prête à aucune concession pouvant la limiter. Elle estimera que l’on peut rire de tout, même du sacré.
  • L’éthique de responsabilité, qui demande d’estimer les conséquences de ses actes avant de les accomplir ; par exemple, on peut estimer que la liberté d’expression est une valeur fondamentale, mais on doit se poser la question : quelles sont les conséquences de ce que je dis ou écris ?

Le rabbin, ainsi que les autres invités, n’ont pas caché leur préférence pour la deuxième. Chacun a insisté sur le respect dû aux autres afin de ne pas choquer ni blesser.

Monsieur Guigui nous a également confié qu’il n’appréciait pas vraiment le mot « tolérance » car il n’exprime que le fait de supporter quelque chose, sans en avoir forcément le choix. Il lui préfère l’expression « droit à la différence » : on accepte le choix des autres car on estime que chacun a le droit de s’exprimer et que la différence est nécessaire. « La différence est la plus belle des richesses », a insisté le rabbin.

Le deuxième intervenant était Monseigneur Léon Lemmens, évêque auxiliaire de l’archidiocèse de Malines-Bruxelles. Il a souligné que la liberté est indissociable du respect : la liberté d’expression est légitime, mais peut être dangereuse si elle est mal utilisée. Mgr Lemmens a rappelé les tristes événements survenus au Niger après les attentats de Paris : des églises ont été brûlées suite à la parution du numéro spécial de Charlie-Hebdo.

Il a également regretté que les politiciens aient tendance à encourager le développement d’espaces neutres, dans lesquels ont doit cacher ses convictions, au lieu de les afficher. Mgr Lemmens estime qu’il vaut mieux se rencontrer en affirmant son identité, plutôt que de la dissimuler, tout en garantissant la liberté de chacun.

Le troisième invité était Mohammed Jamouchi, musulman et secrétaire général de la branche belge de l’ONG Religions for Peace. Celui-ci a rappelé à l’assistance que l’islam n’a pas de hiérarchie comme l’église catholique et qu’il n’y a pas de porte-parole officiel pour l’ensemble des musulmans. Il a rejoint les deux précédents intervenants sur le sujet de la liberté d’expression : « Si la liberté d’expression se transforme en une tribune avec licence pour insulter l’autre, ça ne va pas ! ».

Répondant à une question concernant des extraits du Coran plutôt belliqueux, il a déclaré que « l’islam est ce qu’on en fait. Celui qui veut être pacifique le sera. Celui qui veut être agressif le sera également. «  D’après Monsieur Jamouchi, la religion a souvent servi de prétexte à ceux qui veulent faire la guerre. Mais si on enlève les religions, on trouvera d’autres prétextes pour justifier les conflits.

Le dernier intervenant, le Luxembourgeois Roland Genson, nous vient du Conseil européen, où il est spécialiste des politiques relatives à la liberté, la sécurité et la justice. Cet expert a rappelé qu’il n’y a pas de hiérarchie dans les droits fondamentaux : l’un n’est pas supérieur à l’autre. Il nous a fait remarquer que les libertés ne peuvent être absolues, sinon elles se contrecarreraient. Toute liberté est donc accompagnée de restrictions, afin d’assurer la sécurité de chacun. En cas de litige au sujet des libertés, la justice joue alors son rôle, en partant des faits, non des personnes.

Monsieur Genson a expliqué que les institutions européennes établissent des restrictions minimales. Chaque état peut ensuite en rajouter localement. Les Européens sont de cultures si variées que les politiques diffèrent d’un pays à l’autre. Par exemple, un pays comme la France permettra davantage d’humour sur des sujets sensibles que d’autres états. Mais il faut garder un équilibre entre liberté et sécurité : « Ne sacrifions pas nos valeurs fondamentales sur l’autel de la sécurité » a insisté Monsieur Genson.

Concernant le terrorisme, il vaut mieux ne pas parler de « guerre » contre le terrorisme car, qui dit « guerre » dit « deux adversaires sur un pied d’égalité ». Il faut plutôt insister pour que justice soit rendue. Quand on parle de justice, on parle de l’examen d’un fait et d’une éventuelle violation de la Loi.

Monsieur Genson a évoqué l’histoire récente de l’alcoolémie au volant : au début des voitures, un conducteur qui avait provoqué un accident était considéré comme déresponsabilisé s’il avait bu de l’alcool. Ce dernier était considéré comme une excuse pour la faute de conduite. Le droit a évolué et, maintenant, avoir bu est devenu une condition aggravante en cas d’accident. On estime que la personne est responsable d’avoir bu de l’alcool avant de prendre le volant. « Quand on exerce un acte, il faut en assumer les conséquences », a conclu Roland Genson.

Plusieurs personnes de l’assistance ont pu ensuite s’exprimer et poser des questions aux intervenants, montrant l’intérêt suscité par le sujet.

En conclusion, on peut citer le Grand rabbin Albert Guigui : « On n’a jamais autant parlé des droits de l’homme (…). On parle trop des droits sans mentionner qu’ils ont pour corollaires des devoirs. Il reste à  écrire les « Devoirs de l’homme ». A côté de la Statue de la Liberté, il faudrait construire la Statue de la Responsabilité. »

Merci aux orateurs pour ces propos remplis de sagesse. Tous autant que nous sommes, croyants et non croyants, devons rester mobilisés afin que la liberté d’expression reste une réalité en étant toujours assortie du sens des responsabilités.

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