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« Sectes et religions », conférence donnée par Anne Morelli à Visé

7 novembre 2013 | Posté par Thibaut dans la catégorie Actualités

Anne Morelli n’est plus à présenter. Directrice du Centre interdisciplinaire d’étude des religions et de la laïcité de l’ULB, elle est professeur d’histoire des religions dans cette université et a écrit plusieurs livres, dont le fameux « Lettre ouverte à la secte des adversaires des sectes » en 1997.

Elle-même athée, elle est souvent invitée par des maisons de la laïcité dans toute la Belgique. Récemment elle s’est rendue à Visé, dans la province de Liège, pour donner une conférence sur le sujet « Sectes et religions » à laquelle nous avons assisté.

Son exposé est le fruit de plusieurs années de recherches avec ses étudiants, sur le thème des « sectes ». Avant d’entreprendre ses travaux sur le sujet, elle avait, comme quasiment tout le monde, des idées reçues sur la question, selon ses propres dires. Au fur et à mesure de ses découvertes, son opinion a changé…

Lors de sa conférence, Anne Morelli démonte un à un tous les arguments qui cherchent à faire une distinction entre « bonnes » religions et « mauvaises » sectes. Elle démolit également les clichés habituels sur les dites « sectes ». Nous avons repris dans cet article ses principales observations.

Tout d’abord, il n’est pas vrai que les groupes appelés « sectes » attirent les jeunes. On y rencontre plutôt des adultes, souvent d’âge mur, avec ou sans enfants. Ces associations n’acceptent d’ailleurs aucun mineur d’âge, à moins qu’ils ne viennent avec leurs parents.

Quant à l’argent, il n’y a pas de différence entre « sectes » et « religions ». Tous ces groupes collectent de l’argent pour survivre. Les membres des « sectes » ne cherchent pas à s’enrichir personnellement. Ils sont bien intentionnés quand ils donnent ou demandent de l’argent pour l’entretien des bâtiments ou le bon fonctionnement de leur association.

Il n’y a pas d’infiltration du monde politique par les « sectes ». Celles-ci ne sont pas non plus « forcément d’extrême droite ». En revanche, certains membres de ces groupes peuvent défendre des convictions politiques, comme tout un chacun. Par exemple, beaucoup de Quakers[1] sont progressistes : ils ont milité contre la guerre du Vietnam, contre la guerre en Irak, de même que beaucoup de leurs coreligionnaires ont milité contre l’esclavage et pour les droits des femmes dans le passé. De nombreux Témoins de Jéhovah ont protesté contre le nazisme avant et pendant la deuxième guerre mondiale.

On passe ensuite au fameux « lavage de cerveau » qui sévirait dans les « sectes ». Madame Morelli souligne que ce concept n’est pas considéré comme scientifique par les universitaires : en effet, où s’arrêterait la simple persuasion (dans les discours, la publicité, les livres, etc.) et où commencerait le « lavage de cerveau » ? Quoi qu’il en soit, si l’on parle de persuasion ou « d’endoctrinement », il n’y en a pas plus dans ces groupes qu’il n’y en a dans les religions officielles ou les partis politiques. Dans le passé, personne ne trouvait rien à redire au fait qu’on envoie les enfants au catéchisme, qu’on leur donne des images pieuses ou qu’on les incite à aller à la messe !

De tout temps on a pu assister à des conversions soudaines et inattendues : par exemple, Paul de Tarse, converti en moins d’un jour au christianisme. Alors quoi d’étonnant si des gens deviennent scientologues ou moonistes après un weekend dans l’un ou l’autre de ces groupements ?

Quant aux mœurs, Anne Morelli garantit qu’il n’y a rien de croustillant ni de choquant dans les vies des membres de « sectes ». Au contraire, la plupart ont des vies plutôt « rangées ».

D’aucuns diront qu’il est difficile de sortir des groupes sectaires. La spécialiste a constaté qu’il n’est pas plus difficile d’en sortir qu’il ne l’est de sortir de n’importe quelle religion. Il peut y avoir des pressions, bien sûr, comme dans n’importe quel mouvement, quel qu’il soit.

Anne Morelli aborde le thème du suicide collectif en précisant tout d’abord qu’il y a des zones d’ombre concernant certains suicides collectifs tels que celui du Guyana ou celui du Vercors. D’autre part, elle s’étonne que l’on fasse tant d’histoires pour les suicides collectifs récents alors que l’on glorifie, par exemple, le suicide des juifs de Massada de l’époque romaine. Deux poids, deux mesures, comme elle le dénonce tout le long de cette instructive soirée.

Pour finir, Anne Morelli parle de l’irrationalité des croyances. Des gens bien pensants déclarent que ce qu’avancent certaines « sectes » n’est pas rationnel. Mais ne peut-on pas dire la même chose de n’importe quelle croyance ? Comment prouver la divinité de Jésus, la résurrection au paradis ou la réincarnation à laquelle croient hindouistes et bouddhistes ?

Notre spécialiste des religions en conclut : il n’y a pas de ligne de démarcation entre « bonnes » religions et « mauvaises » sectes. Il n’y a aucune raison scientifique de traiter différemment les « sectes » et les religions. Il s’agit bel et bien d’une même catégorie. Par conséquent, ce que l’on permet à l’un, on doit l’autoriser à l’autre aussi.

Pour répondre à une question d’une personne du public, Madame Morelli signale qu’aucun de ses étudiants ne s’est converti. Bien que chacun d’eux ait assiste à plusieurs cultes, réunions, séminaires ou formations donnés par le groupe faisant l’objet de leur étude, aucun n’a adhéré à l’un de ces mouvements.

Elle a également évoqué les travaux de la commission parlementaire sur les sectes pour exprimer son désaccord avec les méthodes de travail de ses membres. Cette commission n’a tenu aucun compte des travaux universitaires (tels que ceux de Karel Dobbelaere[2], Rik Torfs[3] ou elle-même). Elle a parlé en termes similaires du CIAOSN (Centre d’information et d’avis sur les organisations sectaires nuisibles) qui est, selon elle, aux mains des membres de la « secte des adversaires des sectes ».

Cette conférence jette une lumière crue sur la situation actuelle en Belgique concernant les minorités spirituelles. L’ignorance de la majorité des gens à leur sujet est entretenue par une distinction totalement artificielle et infondée entre les notions de « secte » et de « religion », comme, en d’autres temps, certains ont distingué des « races supérieures » et des « races inferieures ».



[1] On appelle « Quakers » les membres de la Société religieuse des Amis, groupe fondé au XVIIème siècle en Angleterre par des dissidents de l’Eglise anglicane. Ils sont actuellement environ 350 000 dans le monde.

[2] Karel Dobbelaere est professeur émérite de l’UCL et de l’université d’Anvers dans le domaine de la sociologie des religions.

[3] Rik Torfs, professeur de droit canon à la KUL (Katholieke Universiteit Leuven), en a récemment été nommé recteur.

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